LA GRANDE VADROUILLE

LA GRANDE VADROUILLE

C’est facile le confinement à la montagne quand il fait beau,

et puis ce matin, il y a du brouillard.

On a plus de mal à se lever. On coupe le radio-réveil branché sur France-Info plus rapidement que d’habitude…500 morts de plus en Italie, on est lâche, on préfèrerait pas savoir. Même le chat réclame ses croquettes plus timidement. Ca déprime un chat ? Ma fille cadette qui attend désespérément des cours à distance pour réviser son Bac a téléchargé sur son téléphone une App pour travailler son “summer body goal”. Au moins, ça nous a fait marrer cinq minutes…génération “indestructible”…tant mieux. Je me tâte pour lancer un épisode de Narcos sur Netflix (séance de rattrapage), et puis non, pas envie. Pourtant, six heure du mat’, c’est le seul moment de la journée où on a de la bande passante sur le plateau de Montisel. Après, les enfants du voisinage se réveillent et commencent à squatter le réseau déjà faiblard -1100m d’altitude, on est vraiment loin du terminal ADSL- et leurs parents, que la suisse voisine a fort civilement renvoyé “chez eux”, vont bientôt relever leurs mails, entrer en video-conférence et mater des vidéos rigolotes de personnes traversant à poil et en bonnet de bain, leur salon en mimant un crawl débile à plat ventre sur le skateboard de leur gamin désespéré. C’était drôle la première fois, et puis on l’a revue sur Messenger, FB, Whatsapp, Insta, Hangouts…j’ai coupé les notif’, c’est devenu insupportable.

 

Mardi dernier, les jeunes m’ont dit “Pascal, ‘faut tout stopper ! Plus on tarde, plus on prend des risques. De toutes façons, y a plus de boulot.”…

Moi, j’avais la tête dans le guidon, chef d’entreprise têtu, qui voit ses clients annuler un par un tous les  shooting de la semaine…du mois !?

J’avais pas senti monter l’angoisse, pas voulu m’avouer vaincu. Et puis cette phrase de mon épouse : “personne n’est jamais mort d’une photo en retard, tu sais…”. Elle qui doit gérer un service d’hébergement d’adultes handicapés dont le personnel commence à tomber sous les assauts de l’invisible…Nous, on est vraiment des baltringues, des guignols.

Alors, on a appuyé sur le bouton rouge de la télécommande pour tout éteindre. Les jeunes ont embarqué les ordis à douze-mille dans leurs bagnoles à deux balles, pour claironner crânement que Semaphore “était encore sur le pont”,  “en télétravail”, “ toujours au service de ses clients confinés”. Hangouts, Whatsapp, Messenger…

Nous sommes devenus des saltimbanques sans chapiteau. Je me sens comme monsieur Loyal avant de bondir sur la piste illuminée, la boule au ventre dans sa roulotte…sauf qu’on est un soir de finale de coupe du monde de football : personne dans les gradins ! Et le stress de ne jamais retrouver son public, d’avoir construit un parc d’attraction pendant 22 ans et de le voir incendié par Godzilla-19 en deux coup les gros, façon Game of Thrones…

P…de télé !

J’ai un peu froid, pieds nus sur le carrelage, manquerait plus que la pompe à chaleur tombe en panne…l’angoisse. J’aurais du m’acheter pour moi cette paire de chaussons que j’ai offerte à mon beauf’ pour Noël, celle avec Louis de Funes sur un pied et Bourvil sur l’autre… »La Grande Vadrouille » : film génial !

La guerre racontée par des guignols, des saltimbanques…

…il y a peut-être de espoir pour nous finalement !

 

Semaphore n’est pas complètement éteint, on s’est juste mis en veille, prêts à repartir…regardez le point rouge qui reste tranquille dans l’obscurité, c’est nous, au calme.

Tout ira bien…